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Samedi 11 Mai 2013

La sang de l'Ecosse - épisode 1 - Sir Alex Ferguson


FICTION. Deux rides. Deux pupilles embuées. Le vrombissement est encore perceptible, à tel point que le Royaume est en émoi. Deux points d'exclamation, deux turpitudes mais deux raisons. Le ballon de cuir vibre, se dérobe lentement, vibre encore, puis glisse jusqu'au bord du bureau où l'angle est sans appel : la balle se fracasse sur le parquet encore transpirant d'émotions. Deux souvenirs, deux avenirs. Le bureau est encore le leur, pourtant, ils le perçoivent déjà comme un vestige. Le temps des adieux, le temps de laisser sa place est arrivée. Deux langages, une même langue. Deux hommes, un tournant.


La sang de l'Ecosse - épisode  1 - Sir Alex Ferguson
"Toc, toc, toc, toc...". Pas la peine de broncher, pas la peine de dévisser le cou. Après 28 années passées dans le Nord, j'ai inscrit le contact entre la goutte et le verre au fond de mes gênes. Je ne sais pourquoi, mais ce matin est différent. Pourtant, l'exercice de mon métier n'a laissé que très peu de place à l'exotisme. La "routine rouge", voilà comment on pourrait l'appeler. Ils disent que je suis une légende. Ils disent que j'ai permis à Manchester United de remporter 13 titres. C'est vrai. Mais la vérité, c'est que le club a fait de moi une légende, et pas l'inverse. Lui, il était déjà un mythe avant mon arrivée. Et il le sera encore longtemps après mon départ.

C'est vrai, partir en héros, c'est partir avec les circonstances. A 70 ans, l'année passée, bien sûr que je serais parti dans les honneurs. Mais des honneurs nuancés. Des honneurs rouges de passion, mais un rouge édulcoré de bleu ciel. Le barman, d'un geste rapide, enclenche la stéréo qui se diffuse alors dans le café. Ah , là voilà. Cette douce mélodie rockeuse qui accompagne si bien la matinée. Le pop rock anglais est un style indéniablement savoureux. Surtout celui de l'époque, celui à l'acoustique étouffée de parasites et de stéréotypies, celui à la guitare sure, aux basses maîtrisées. Ce doit être les Beatles. Quel idiot je fais, c'est bien la voix de Morrissey. The Smiths, made in Manchester. On était bien loin du verbalisme musical d'aujourd'hui. Ce n'est plus mon époque.

« 27 ans de métier. 27 années à la tête du même club. Dans un milieu où l'on jette les managers comme les feuillets de ces misérables tabloïds, il y a de quoi m'appeler "gardien du temps". »

Avec précaution, le barman amène à Sir Alex son café fumant. En inclinant le dos, il parvient à déposer l'assiette blanche rougie de lards grillés. « Les oeufs arrivent, Sir Alex », lancent-ils. Ah, quel plaisir. Quel moment appréciable, quand les effluves de la viande viennent briser la torpeur matinale. On dit toujours qu'un homme malheureux l'oublie le temps d'un bon plat. Il n'y a rien de plus vrai. 27 ans de métier. 27 années à la tête du même club. Dans un milieu où l'on jette les managers comme les feuillets de ces misérables tabloïds, il y a de quoi m'appeler "gardien du temps". Et puis, à quoi bon lire la presse ? Les rotatives me clonent, à tel point que je ne peux me tenir au courant de l'actualité sans qu'on me rappelle qui je suis, ou plutôt, qu'est-ce que j'ai fait. Le levier de la nostalgie, c'est la presse.

A nouveau, le barman s'approche : « Et voilà, bon appétit ! ». Bien sûr, c'était le moment opportun pour prendre cette décision. Tant de choses vécues, tant de choses vaincues. On m'a toujours qualifié de "manager psychologue". Bien sûr, j'ai fouillé dans la vie des joueurs pour savoir si leurs têtes étaient suffisamment sereines pour qu'elles puissent contrôler leurs pieds. Mais la vérité, c'est le sèche-cheveux, c'est la volonté monstrueuse de gagner. On appelle ça de la psychologie de combat. Je n'ai rien d'un travailleur social, tout ce que j'ai fait, c'est conditionner mes gars pour qu'ils soient prêts à se tuer, pour que le sang qui soit versé le samedi ne soit pas le nôtre. 

La sang de l'Ecosse - épisode  1 - Sir Alex Ferguson
Tandis que le café s'écoule en lui et qu'il réveille la moindre zone encore endormie, Sir Alex se remémore, se remémore encore. Les médias, eux, relatent. Les dirigeants, les supporters, ils se souviennent. Bien sûr qu'ils ont aussi ressenti des choses. Mais comparer une émotion passive à une émotion active, c'est comme comparer un acteur de "biopic" au véritable héros. L'arène des rêves l'est pour les 75'000 fans partagés dans les "stands". Pour moi, "Old Trafford", c'est un théâtre de la vie, un Colisée du destin. Le mien. Est-ce que quelqu'un dans ce monde serait capable d'imaginer cette décharge barcelonaise reçue un 26 mai 1999, sur le but de Solskjaer à la 93ème ? Il trempe ses lèvres dans son café d'un air dédaigneux.

C'est quand on regarde le chemin parcouru qu'on se rend compte viscéralement de la folie, de la grandeur. Ou est l'immeuble de Govan Road ? Ou sont les conversations passionnées sur les Rangers à la Govan High School ? Ou sont les tacles trempés de St. Johnsthon, ou est le cauchemar de Queens Park ? Et la remontée d'Aberdeen ? J'étais loin de l'anoblissement, en ce temps-là.

« Qu'ils ne me parlent pas de vacances. Quand la moindre parcelle du vestiaire est imprégnée de votre sueur, quand chaque brique du banc, quand chaque épis de la zone technique est une part de votre âme, inutile d'essayer d'approcher le verbe "décrocher", il vous rirait au nez avant de filer et de ne jamais revenir. »

Collé à la vitre sans y prêter garde, le coach de United ne réagit pas à la pluie diluvienne qui opère depuis un bon bout de temps. Sir Alex mâchouille ses oeufs machinalement. Son esprit est ailleurs. D'un oeil évasif, il peut lire sur le journal traînant sur la table d'à côté « Ferguson termine avec un titre ». Un titre. Un titre, à quoi ça tient ? Un buteur en confiance, une frappe lourde de Rooney,  un tacle un peu chanceux, un budget... Qu'ils m'ont en fait mâcher, des chewing-gums, ces médias.

Conserver l'équilibre et le niveau de performance d'une équipe, cela a été mon travail pendant 27 ans à Manchester. Chaque saison, chaque mois, chaque semaine, chaque jour, chaque seconde, mon énergie a été consacrée à ce travail. Qu'ils ne me parlent pas de retraite. Qu'ils ne me parlent pas de repos. Qu'ils ne me parlent pas de vacances. Quand la moindre parcelle du vestiaire est imprégnée de votre sueur, quand chaque brique du banc, quand chaque épis de la zone technique est une part de votre âme, inutile d'essayer d'approcher le verbe "décrocher", il vous rirait au nez avant de filer et de ne jamais revenir.

« Maintenant, ma vie va se dissoudre en hommages, respects, rappels télévisés. Le tiers d'une vie pour avoir sa silhouette en argile, le tiers d'une vie pour que les supporters du "West Stand" se rappellent mon nom en consultant leur billet. »

Les secondes passent et l'heure avance. D'un geste lent et d'une voie crispée, Sir Alex appelle le barman afin de régler l'addition. Ah, le monde du football. Si beau et si triste à la fois. Il se rappelle des faits d'arme, mais oublie toujours le temps consacré à les aiguiser. Oui, je pars avec un bilan historique, un palmarès plus brillant que brillant. Mais je pars. Et le reste de ma vie va maintenant se dissoudre en hommages, respects, rappels télévisés. Le tiers d'une vie pour avoir sa silhouette en argile, le tiers d'une vie pour que les supporters du "West Stand" se rappellent mon nom en consultant leur billet. Le tiers d'une vie. Tout le monde dira que ça en valait la peine, mais, comme le chante les Smiths« Time is nice, but time can stop you, for doing other things in life you want to. »

Ferguson se lève doucement de sa chaise, faisant craquer le parquet de bois en la reculant. Dehors, il pleut toujours et le Chevalier s'apprête à revêtir son armure : une veste de pluie. Il salut le barman d'un "à demain" poussif et actionne une vieille poignée de métal, son chauffeur l'attendant juste au dehors de son restaurant préféré. Stressé, il ouvre la portière et rentre maladroitement dans la voiture. A sa poitrine, on entend une résonance toute particulière; son coeur semble dire "Manchester United".

Cet article est une fiction et n'engage que son auteur.

A découvrir également sur FI : Le sang de l'Ecosse - épisode 2 - David Moyes



Robin Fasel

     

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