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Viscéral
Vendredi 17 Mai 2013

Le sang de l'Ecosse - épisode 2 - David Moyes


FICTION. Deux rides. Deux pupilles embuées. Le vrombissement est encore perceptible, à tel point que le Royaume est en émoi. Deux points d'exclamation, deux turpitudes mais deux raisons. Le ballon de cuir vibre, se dérobe lentement, vibre encore, puis glisse jusqu'au bord du bureau où l'angle est sans appel : la balle se fracasse sur le parquet encore transpirant d'émotions. Deux souvenirs, deux avenirs. Le bureau est encore le leur, pourtant, ils le perçoivent déjà comme un vestige. Le temps des adieux, le temps de laisser sa place est arrivée. Deux langages, une même langue. Deux hommes, un tournant.


Evertonians are born, not manufactured.
Evertonians are born, not manufactured.
12 mai 2013, 14h00, Goodison Park. La veille, David Moyes, "manager" d'Everton depuis 11 années, a été annoncé à Manchester United pour la saison prochaine après la non-prolongation de son contrat. Aujourd'hui, l’Ecossais attend le coup d’envoi de son dernier match à Liverpool dans un bureau à proximité des vestiaires. Installé dans sa chaise de cuir, David Moyes vient de lancer sa théorie introduisant la partie du jour opposant son équipe d’Everton aux "Hammers" de West Ham. Dans la pièce exemptée de fenêtre, l’obscurité l’apaise. Depuis plusieurs minutes, l'antre subit les spasmes nerveux de l’Ecossais. Machinalement, le talon de son pied droit se lève et s’abaisse une dizaine de fois par seconde, émettant des vibrations dans tout le bureau. A une heure du coup d’envoi, et comme avant chaque match, il ressasse son discours, se souvient de ses paroles, décrypte le moindre mot énoncé. Un manager, c’est d’abord un orateur. Aujourd’hui, une nouvelle fois, David Moyes a chargé d’émotions sa parole avant de l'envoyer avec percussion dans le cœur de ses joueurs. Cela suffira-t-il pour vaincre les Londoniens ? Dans le silence de l’obscurité, l’exclamation des supporters à la sortie des joueurs pour l’échauffement lui parvient délicatement jusqu’aux oreilles, comme un cri puissant qu’on aurait étouffé avec un coussin. Toujours silencieux, toujours dans le noir. Le calme avant la tempête.

Et voilà. Le dernier avant-match à passer entre ses murs taciturnes, le dernier discours de motivation. Ai-je bien négocié sa péroraison ? Ai-je au moins fais passer le message voulu ? D’un grincement brisant le silence ambiant, le dossier de la chaise se déchire vers l’arrière, laissant le corps de l’Ecossais basculer. D’une poignée franche, ses mains viennent empoigner deux touffes de cheveux qu’ils tirent comme s’il voulait les arracher de son crâne. 11 années. Je me rappelle encore de ma première saison, de mon premier contrat, des attentes des dirigeants. De Walter Smith, je n’ai vu que le dos de sa « jacket ». Pas le temps de poser mes valises que le terrain m’a bruyamment appelé, ce club avait besoin d’un renouveau. Il suffoque, se saisit d’un verre d’eau posé sur la table et le vide dans son estomac. Quelle histoire ! Heureusement, en 2002, nous nous sommes sauvés. Et si nos attaquants avaient été un peu moins adroits ? Et si les buts marqués dans le dernier quart d’heure étaient passés par-dessus la barre ? Il avale sa salive. Une relégation, cette année-là, n’aurait pas été de mon fait, et, pourtant, elle ne m’aurait sans doute jamais value une carrière comme celle qui est la mienne aujourd'hui.

« La simplicité du supporter anglais en fait sa complexité. Ils n’aiment pas les meilleurs, ils aiment les sacrifiés. »

Heureusement, je peux croire en mon destin vu qu’apparemment, lui, croit en moi. Cette deuxième saison fut peut-être le tournant, ma chance, mon « signe » de l’Univers. Des joueurs qui éclosent, des supporters qui s’embrassent, des médias qui impriment en bleu… Cette septième place, soit dix rangs de gagnés par rapport à la saison précédente, et ce titre de Manager of the year m’ont définitivement crédibilisé. Dieu que ce n’était pas gagné d’avance.

Photo : http://media2.ftbpro.com
Photo : http://media2.ftbpro.com
Au fil des minutes, la vieille bâtisse, en partie boisée, se plaint toujours davantage des visiteurs qui l’assaillent. 30 minutes avant le coup d’envoi, la vie commence à se manifester au Goodison Park. Toujours dans son bureau, Moyes n’en perçoit que des craquements lancinants. Lointaine Ecosse. Il fait meilleur en Angleterre pour tous les professionnels du football. Le village et la ville, la province et le Royaume. Je pense à ces premières saisons encourageantes, je pense à l’avènement de Wayne Rooney, mais qu’aurait-été tout cela sans l’aventure Preston ? Quelques ballons dégagés en défense central, quelques duels gagnés du crâne et des tripes, et voilà que le peuple vous acclame. La simplicité du supporter anglais en fait sa complexité. Ils n’aiment pas les meilleurs, ils aiment les sacrifiés.

Cette opportunité d’entraîner ce club dans lequel j’ai joué, j’y ai longuement réfléchi avant de la saisir. A la manière d’un Keny Deglish dans le club voisin, si ça se passe mal, la probabilité de perdre sa popularité auprès du public est forte. Une relégation évitée, une deuxième saison prometteuse, et la promotion en deuxième division pour la troisième. Fantastique Preston. Mon destin doit croire en mon talent de meneur, bien plus palpable que mes aptitudes sportives.

« Si on me demandait de donner des conseils qui aideraient à avoir du succès dans le monde du football, je n’en donnerais qu’un : être au bon endroit, au bon moment. »

La feuille de match sous les yeux, Moyes jette un coup d’œil à son onze de base. Howard dans les buts, international américain. Distin l’éternel en défense central, accompagné de Jagielka, international anglais. A gauche, le meilleur arrière latéral du pays; Baines. A droite, l’Irlandais le plus talentueux que je connaisse : Coleman. Au milieu; Osman, international anglais. Pienaar, un des meilleurs joueurs africains. Gibson, ancien titulaire régulier à United et Fellaini, probablement l’un des relayeurs les plus percutants de Premier League. Devant ; Anichebe, la puissance incarnée, et Mirallas, international belge. Etrangement, les gens voient les joueurs évolués chaque semaine mais portent des jugements tranchés sur leur entraîneur. Pour une frappe qui rentre ou qui passe deux centimètres à côté,  j’ai vu des collègues se faire violemment renvoyés ou décriés par la presse. Je le sais, sans eux, sans ces joueurs extraordinaires, sans cette hargne qui les caractérisent tous, notre position au classement ne serait jamais la 6ème, malgré tous les efforts que j’aurais déployé. Si on me demandait de donner des conseils qui aideraient à avoir du succès dans le monde du football, je n’en donnerais qu’un : être au bon endroit, au bon moment.

Marouane Fellaini, un joueur qui a su grandir sous l'oeil avisé de DM. (Photo : http://media2.ftbpro.com)
Marouane Fellaini, un joueur qui a su grandir sous l'oeil avisé de DM. (Photo : http://media2.ftbpro.com)
Clic, clic, clic, clic… De son bureau toujours hostile à la lumière, Moyes perçoit les crampons des joueurs venant frapper le goudron grossier du couloir. Petit à petit, les athlètes vont tous regagner les vestiaires. Bientôt, il sera temps de donner les dernières consignes, de toucher fermement les épaules, de chercher le juste regard, celui qui semble dire : « Je vous aime, vous m’aimez, alors, faisons-le ensemble, pour nous, pour le club ». Bon, il va falloir se sortir de la torpeur. Il va falloir quitter ce maudit et adoré bureau pour affronter l'intensité de la lumière. Il va falloir faire transparaître mes émotions tout en les contenant. Sans cette capacité de régulation émotionnelle, une crise du cœur m’aurait déjà emporté, avec toutes ces années passées sur les bancs de Premier League.

Enfin, ici, je suis aimé, adulé même. Ici, à Everton, dans ce club à la philosophie si respectable, il a fait bon vivre pendant 11 ans. J’ai appris le « Everton Way » et maintenant, j’en suis le premier représentant. Ils parlent de Chelsea. Ils parlent d’Arsenal. Ils parlent du Real Madrid, ils parlent de Manchester City. Mais ils ne savent pas ce que c’est, ces fans d’équipes "starifiées", que d’être accroché à son club comme à une corde bandée et, à chaque fait de jeu, de se tendre et se détendre dans un fracas sonore. Je suis prêt à découvrir United et son « Théâtre des Rêves ». Mais je quitte « Goodisson Park », le théâtre de la passion.

« Le tapis des diables rouges s’est déroulé et les médias m’y ont jeté comme une copie conforme de Sir Alex. La vérité, c’est que j’ai à tout à prouver, et, surtout, tout à perdre. Soit la lame m’adoube, soit elle me coupe la tête. »

Bien sûr, qui n’aurait pas accepté de manager le club le plus légendaire du monde ? Mais la vérité, c’est que c’est la chose la plus merveilleuse et la plus effrayante que je n'aurai jamais à faire. Les yeux d’une ville, d’un pays, d’un Royaume, d’une communauté entière braqués sur soi. On est loin des ruelles tranquilles du quartier d’Everton. Le tapis des diables rouges s’est déroulé et les médias m’y ont jeté comme une copie conforme de Sir Alex. La vérité, ce que je suis loin d’être lui. La vérité, c’est que j’ai à tout à prouver, et, surtout, tout à perdre. Soit la lame m’adoube, soit elle me coupe la tête.

Se débarrassant enfin de la noirceur, Moyes rejoint les vestiaires pour les traditionnels derniers encouragements. Mais traditionnel, ce match ne l’est pas et, à sa sortie sur le terrain, c’est tout le stade qui se lève pour l’applaudir. Combien sont-ils ? Combien ? Qu’ai-je fais pour mériter un tel honneur ? Pourquoi mon cœur bat il comme s’il allait s’arrêter dans la seconde qui suit ? Est-ce que tous les êtres humains sur cette terre ont déjà vécu au moins un moment comme celui-ci ? J’en doute, mais je leur souhaite. La haie est colorée, joviale, chaleureuse. Le public tape, brandit, salut. Ce monde qui m’a vu évoluer, je le quitte en héros, et c’est bon, c’est magnifique. Sur une vision formée de briques brunâtres, d’odeur d'herbe trempée, de rouge, de bleu,  beaucoup de bleu, de docks et d’effluves marines, j’entends « Here comes the Sun » des Beatles et mon sang bouillonne. Cette fin est dantesque. Soudain, survenant comme une piqure d’abeille, un vertige glacé l’atteint. Dantesque, le début le sera encore davantage.


Cet article est une fiction et n'engage que son auteur.

A découvrir également sur FI : Le sang de l'Ecosse - épisode 1 - Sir Alex Ferguson

Robin Fasel

     

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